Luis Buñuel


À mes yeux, Luis Buñuel (avec Benjamin Péret) est l'auteur qui représente le mieux ma conception du surréalisme. C'est d'abord une démarche artistique nouvelle : exprimer le fonctionnement réel de la pensée en s'abandonnant sans contrôle, ni préoccupation esthétique ou morale, aux impulsions de sa vie intérieure. Le groupe surréaliste se constitua à Paris après la Première Guerre Mondiale autour d'André Breton qui écrivit notamment "L'Amour Fou". La démarche artistique du groupe sera très influencée par le contexte politique de l'époque, mais aussi, dans une large mesure, par les écrits de Sigmund Freud.
Mais je crois que ce qui m'attire le plus chez les surréalistes, c'est leur côté provocateur qui débouche le plus souvent sur des situations qui me font hurler de rire.

Luis Buñuel découvrit les surréalistes lors de son voyage à Paris en 1925. "Les surréalistes m'intéressaient. Au moment où je suis arrivé à Paris il y avait eu à la Closerie des Lilas un banquet offert en l'honneur de Madame Rachilde, une femme écrivain déjà agée. Deux surréalistes assistaient au banquet ; je ne sais pas si Péret en faisait partie. Beaucoup d'écrivains prirent la parole et à la fin Madame Rachilde dit : "Et les surréalistes ne disent rien ?" Alors l'un d'eux se leva et dit : "Madame..." et la gifla, ce qui déclencha une bagarre."

À cette époque, Luis Buñuel réalise les deux films majeurs (c'est mon avis) de sa carrière : Un Chien Andalou (en 1928-29) et L'Age d'Or (en 1930).





Un Chien Andalou



Noir et blanc. 17 mn.


le résumé.

Il était une fois. Un homme sectionne l'oeil d'une jeune fille. Un nuage passe devant la lune. Huit ans après. Un cycliste tombe accidenté dans la rue. La jeune fille lui porte secours et l'embrasse.
Dans une chambre, le cycliste "renaît" et harcèle érotiquement la jeune fille. Tous deux contemplent par la fenêtre une étrange scène de rue : au milieu de la foule un personnage, apparemment androgyne, joue avec une main coupée et est renversé par une voiture. Le cycliste caresse la femme, la poursuit dans la chambre, traînant des objets hétéroclites (piano, ânes morts, moines maristes,...). Un "double" apparaît et inflige à l'homme des punitions décolier. Le cycliste tire sur son double et celui-ci meurt en enlassant le torse d'une femme. La jeune fille observe fixement un papillon "tête-de-mort". Le cycliste, ressuscité, harcèle de nouveau la jeune fille. La jeune fille sort de la chambre et se retrouve sur une (imprévisible) plage où elle se promène gaiement avec un autre jeune homme. Au printemps. La jeune femme et son nouveau compagnon apparaissent enterrés jusqu'au buste dans le sable, dévorés par des insectes sous un soleil ardent.



Le scénario fut écrit par Buñuel et Dalì en 6 jours. Tout commença par cette phrase de Dalì : "Moi, cette nuit j'ai rêvé que des fourmis pullulaient dans ma main" et cette réponse de Buñuel : "Eh bien ! Moi j'ai rêvé qu'on tranchait l'oeil de quelqu'un". Le but était, tout au long de l'écriture de faire surgir des images irrationnelles, sans aucune explication en rejettant systématiquement tout ce qui pouvait venir de la culture ou de l'éducation. Consernant une éventuelle recherche de signification (les critiques s'en sont donné à coeur joie), Buñuel dit : "Au lieu d'essayer d'expliquer les images, on ferait mieux de les accepter comme elles sont. Nous devrions nous contenter de savoir si elles nous répugnent, nous émeuvent, ou nous attirent."

Malgré de nombreux évanouissements, un avortement et plus de 30 dénonciations à la police, le film fut projeté pendant 8 mois au studio 28, après le refus des propriétaires du cinéma Les Ursulines par peur de la censure. La censure frappa en faisant couper les deux curés qu'on traîne... Aujourd'hui, les temps ont changé, on peut voir le film en entier.





L'Age d'Or



Noir et blanc. 60 mn.


le résumé.

Prologue documentaire sur les moeurs du scorpion.
Un bandit découvre un groupe d'archevêques (les Majorquins) qui célèbrent une messe sur les rochers. Le bandit prévient ses compagnons et tous se dirigent, armés, vers les Majorquins, mais ils tombent l'un après l'autre épuisés en chemin. Les Majorquins sont maintenant des squelettes disséminés dans les rochers. Les "forces vives" de la société arrivent sur la côte pour fonder la Rome Impériale près des dépouilles des Majorquins. Au moment où ils posent la première pierre, un scandale éclate : à quelques pas de là, dans la boue, un homme et une femme essaient de faire l'amour. On les sépare ; l'homme est arrêté. Sur le trajet de la prison, cet homme pense à sa bien-aimée, commet plusieurs outrages à la morale et à la politesse et finit par montrer un diplôme qui lui confère apparemment une mission humanitaire. Profitant de la confusion qu'il provoque parmi les policiers, il prend la fuite.
Fête dans les salons aristocratiques des parents de la femme, qui pense, elle aussi, à son bien-aimé. Le protagoniste entre et continue à se conduire de façon scandaleuse, tandis qu'autour, se produisent des faits inquiétants (incendie des chambres des domestiques, assassinat d'un enfant par son père - le garde forestier -, passage d'une charrette de paysans à travers le salon, etc.). Les amoureux tentent de faire l'amour dans le jardin, mais plusieurs incidents les en empêchent. Furieux, le protagoniste injurie au téléphone un ministre, qui se suicide, puis il met la propriété à sac, jetant par la fenêtre un pin, une girafe, une charrue, les plumes d'un oreiller, un évêque.
Du château de Selliny sortent les personnages du roman de Sade, Les 120 journées de Sodome. L'un d'eux, le comte de Blangis, a l'apparence du Christ. Tous semblent venir d'une orgie. Le comte entre de nouveau dans le château avec une fillette blessée. On entend un cri. Le compte sort sans barbe. On entend un paso doble espagnol tandis que le vent agite des chevelures de femmes clouées sur une croix.



Buñuel et Dalì commencèrent à écrire le scénario de l'Age d'Or ensemble, mais rapidement, les deux hommes constatèrent qu'ils ne s'entendaient plus ; Buñuel finit seul.
Ici, contrairement à Un Chien Andalou, le film à une ligne directrice. On passe d'une chose à une autre par le biais d'un détail quelconque et non par association d'idées. Il est aussi indéniable que pour la première fois, Buñuel présente ici une critique de la société et des valeurs de la bourgeoisie : la famille, la patrie et la religion.
Bien sûr, le film fit scandale. Il était projeté au Studio 28. Une nuit, deux cents militants d'extrême droite prirent la salle d'assaut à l'aide de haches et de bombes fumigènes. Ils détruisirent les fauteuils et lacérèrent à coups de couteaux un Dalì, un Tanguy et d'autres tableaux exposés dans l'entrée. Les censeurs qui n'attendaient que cela interdirent le film. La censure fut levée en... 1981 !



Les résumés et les citations sont tirés de
"Conversations avec Luis Buñuel - il est dangereux de se pencher au-dedans"
par Tomàs Pérez Turrent et José de la Colina
Ed. Cahiers du Cinéma, Paris, 1993.





Un site entièrement consacré à Luis Buñuel
réalisé par Simon Galiero et moi-même :





Trois autres surréalistes

(pas pris au hasard !)



Salvador Dalì


Il devient, en 1929, à Paris, l'un des plus fougueux animateurs du groupe surréaliste ; il en sera écarté cinq ans plus tard en raison de son goût affiché pour les régimes politiques réactionnaires et pour l'argent. Son musée à Figueras (Espagne) est incontournable.




Man Ray


Peintre et photographe américain, il participe à l'activité dada à New York puis s'installe à Paris en 1921. Ses rayogrammes comptent parmi les premières photographies "abstraites". L'influence du surréalisme marque ses quelques films de court métrage (l'Étoile de mer, sur un poème de Desnos, 1928), de même que ses peintures et ses assemblages, d'une libre fantaisie caustique ou poétique.




Benjamin Péret




AVENTURES D'UN ORTEIL

Sors de l'urne
dit l'hortensia à son complice
Et toi de ton Hortense lui répond la mandoline
qui n'était mandoline qu'à la faveur d'un rayon de soleil
ou d'une pièce de vingt sous tombée la nuit dans un ravin
La pièce de vingt sous se dresse comme une reine
et dit aux rochers dont les lèvres tremblent
Le grand crime aura lieu demain
mais il n'y a pas de crime sans chapeau
il n'y a pas de crime sans étincelle
il n'y a pas de crime sans potasse
il n'y a pas de crime sans brebis
Et le grand crime n'aura pas lieu
car la terre est vide
les yeux se séparent des lunettes
et les ministres suppriment les corbillards
qui encombrent la voie lactée


Poème issu de Le grand jeu, Benjamin Péret.


Un des plus ardents surréalistes, il a exploré, dans son chef-d'oeuvre le Grand Jeu (1928), les possibilités du langage, sur le mode naïf, narquois ou subtil. Il consacra sa vie à la révolution et à la poésie.






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